
Evasio
L’exposition Evasio est présentée dans une chambre unique
EVASIO est une exposition évolutive consacrée à la liberté et à l’évasion à travers la littérature, le jazz et le café. Elle explore comment le café est devenu un médium de transmission, un outil de convivialité et d’élégance, et les liens qu’il entretient avec la littérature, la poésie et le jazz.
On y découvre également comment la liberté s’exprime dans la littérature et le jazz. L’exposition se dévoile au fil des jours par des tasses.
L'expérience Evasio :
Une nouvelle tasse au fil des jours. 12 tasses pour commencer.
Tasse 1 : Liberté et évasion dans les arts
Tasse 2 : Transmission et introspection
Tasse 3 : Coffee house, cafés littéraires et libertés de parole
Tasse 4 : Cafés littéraires en Suisse
Tasse 5 : 19 octobre
Tasse 6 : 21 octobre
L’exposition EVASIO est immersive et évolutive


Liberté et évasion dans les arts
Le lointain… Quel esprit créatif ne s’y est pas projeté ? L’idée d’un ailleurs est à l’origine de quelques-uns des plus grands chefs-d’œuvre. Échapper à la pesanteur du quotidien, à l’ennui de sa linéarité, est pour de nombreux créateurs le moteur de la production.
Chez Baudelaire, cette aspiration prend la forme d’une envolée : « Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, / Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, / Par-delà le soleil, par-delà les éthers, / Par-delà les confins des sphères étoilées, / Mon esprit, tu te meus avec agilité… » Et le poète d’« Élévation » d’inviter son âme à fuir le monde d’ici-bas : « Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ; / Va te purifier dans l’air supérieur. » On ne saurait mieux dire la volonté de liberté et d’évasion qui anime l’artiste.
Ici, évasion et liberté sont les deux faces d’une même pièce : celle d’un souffle neuf, d’un air plus pur, face à la fadeur de nos vies.
Aimé Césaire revendique lui aussi cette liberté, portée par son œuvre poétique. Dans le Cahier d’un retour au pays natal, il décrit ainsi sa négritude : « Elle plonge dans la chair rouge du sol. Elle plonge dans la chair ardente du ciel. » Enracinée et ouverte à la fois, elle s’affranchit de tout dogme : elle n’est, dit-il, « ni une tour ni une cathédrale ».
Cette vision lumineuse est toutefois nuancée par certains penseurs, pour qui la liberté rime plutôt avec inquiétude. Søren Kierkegaard voyait ainsi dans l’infinité des choix qu’elle suppose une source d’angoisse. N’avoir aucune certitude sur ce que réserve l’avenir, face à tant de possibles, est en quelque sorte une conséquence directe de la liberté : c’est ce qu’il appelle « le vertige de la liberté ». Une œuvre est souvent rapprochée de cette angoisse existentielle : Le Cri, d’Edvard Munch. Mais peut-être ce tableau nous libère-t-il à sa manière, en donnant forme à ce que nous ne savons pas dire.
Du point de vue du public, l’on ne compte pas les œuvres qui nous libèrent du carcan du quotidien et nous font voyager, surtout dans la littérature. Chimamanda Ngozi Adichie nous plonge sans ménagement dans le Nigeria de la guerre du Biafra, à la fin des années soixante, dans L’Autre Moitié du soleil, tandis que Stieg Larsson nous entraîne d’un bout à l’autre de la Suède, de Stockholm aux îles du Nord, dans Millénium. Quel lecteur n’a jamais vécu ce type d’expérience, rien qu’en tournant les pages d’un livre ? En somme, on peut le dire : l’art, c’est l’évasion. C’est la liberté.
Par NEB & Chris Jean
Références :
Adichie, C. N. (2008). L’autre moitié du soleil (M. de Pracontal, Trad.). Gallimard. (Œuvre originale publiée en 2006)
Baudelaire, C. (2012). Élévation. Dans Les fleurs du mal. Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1857)
Césaire, A. (1983). Cahier d’un retour au pays natal. Présence africaine. (Œuvre originale publiée en 1939)
Kierkegaard, S. (1990). Le concept de l’angoisse (K. Ferlov & J.-J. Gateau, Trad.). Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1844)
Larsson, S. (2006). Millénium: Vol. 1. Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (L. Grumbach & M. de Gouvenain, Trad.). Actes Sud. (Œuvre originale publiée en 2005)
Munch, E. (1893). Le cri [Peinture, tempéra et crayon gras sur carton]. Nasjonalmuseet, Oslo, Norvège.
Tasse 1


Transmission et introspection
« On prend un café ? » Quelques mots suffisent pour proposer une rencontre. L’invitation laisse le sujet ouvert : l’on parlera du quotidien, d’un livre, d’une préoccupation ou d’un projet encore incertain. Combien de conversations avons-nous prolongées devant une tasse vide ?
Le café offre un prétexte pour rester ensemble et prendre le temps de s’écouter.
En Éthiopie, terre d’origine du café, sa préparation fait l’objet d’une cérémonie dont les gestes et les savoirs se transmettent entre les générations. L’on se réunit autour d’une pratique qui associe l’hospitalité au partage. Avant même les premières paroles, la manière de préparer et de servir témoigne d’un héritage culturel. Une transmission s’accomplit dans l’attention portée aux gestes, que l’on observe avant de les reproduire.
En Suisse, les cafés ont aussi leur place dans l’histoire des échanges artistiques et intellectuels. À Zurich, l’Odeon, ouvert en 1911, compte James Joyce et les dadaïstes parmi les personnalités qui le fréquentent. Leur présence rappelle le rôle de ces établissements dans la vie culturelle : l’on peut y retrouver d’autres artistes, discuter des œuvres et confronter ses idées. La littérature possède ainsi une histoire qui se déroule aussi hors des livres, dans les lieux où les personnes qui écrivent se rencontrent.
En Italie, Trieste entretient un lien particulièrement étroit avec cette vie littéraire. Ses cafés accueillent notamment Italo Svevo, Umberto Saba et James Joyce. Le nom de ce dernier relie ainsi les deux villes, Zurich et Trieste, dans un parcours qui traverse les frontières. Aujourd’hui encore, les cafés historiques de Trieste accueillent des discussions sur la littérature, la poésie et l’art. Autour d’une tasse, les lectures trouvent une occasion de se partager.
Pourtant, l’on peut aussi s’asseoir au café avec le désir de rester seul. Un livre ouvert, quelques notes prises dans un carnet, le regard tourné vers la rue : la présence des autres accompagne alors un moment consacré à soi.
Qui n’a jamais laissé refroidir sa tasse en suivant le cours d’une pensée ? Une question longtemps repoussée revient, un souvenir réclame de l’attention, une décision mérite que l’on s’y arrête.
La lecture peut approfondir cette introspection. À travers l’expérience d’un personnage, l’on examine parfois plus clairement la sienne. Une phrase nous touche : pourquoi celle-ci précisément ? Ce qu’un livre nous transmet rejoint nos préoccupations et nous invite à les regarder autrement. L’évasion évoquée dans la première tasse conduit alors à un retour sur soi.
Quelques notes de jazz peuvent accompagner cet instant. L’on s’attarde sur une voix, sur le phrasé d’un instrument, sur une mélodie. L’attention suit la musique ; le livre reste ouvert, la conversation attend.
Dans la chambre d’EVASIO, le café accompagne ces moments de lecture et d’écoute, de conversation et de silence. Ce que l’on reçoit des autres nourrit la réflexion ; ce que l’on comprend de soi donne parfois envie de reprendre la parole.
NEB & Chris Jean
Tasse 2


Coffee house, cafés littéraires et libertés de parole
Aldous Huxley, auteur du « Meilleur des mondes », Jack London ou Charles Bukowski… La liste des grands auteurs ou artistes ayant utilisé « les paradis artificiels » (pour ne pas citer Baudelaire) pour fuir une situation difficile, est longue. Mais qu’en est-il du commun des mortels en des temps troubles ? Comment font celles et ceux qui veulent fuir une réalité traumatisante, tout en évitant de s’adonner à ces substances dangereuses ? L’une des réponses est simple : passer le seuil d’un café, se faire servir une tasse de ce breuvage chaud et écouter la mélodie d’une personne qui pratique du jazz.
C’est justement cela qui s’est produit dans l’Allemagne nazie, durant la période noire des persécutions du IIIe Reich.
Le jazz était vu par Hitler et ses sbires comme un danger pour la culture aryenne. Né dans les communautés noires américaines, il était aussi rejeté car jugé musique « des noir-e-s et des juif-ves-s ».
Cette musique, sa danse (le swing), ses mélodies chantées, étaient assimilées à de l’ivraie, une mauvaise herbe étrangère gangrenant la production locale. Or, écouter du jazz, y compris devant une tasse de café, était clairement dans l’esprit du temps. C’est dans ce contexte que fut menée une campagne de répression à l’encontre des Swingjugend (traduire par Jeunesse swing), ces jeunes férus de jazz qui étaient prêts à défier le régime pour vivre leur passion.
« Malgré les campagnes de diffamation et les diverses initiatives visant l’interdiction du jazz, y compris l’incarcération de certains musiciens, on ne peut pas dire que le jazz n’a pas retenti sous le IIIe Reich. Les musiciens amateurs et professionnels, les groupes de jazz, les fans et les collectionneurs de disques contribuèrent à son maintien dans l’Allemagne nazie », rapporte Dr Guido Jochen Fackler, musicologue et ethnologue à l’université de Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne.
Dans l’Italie de Mussolini, la situation était comparable, bien que la répression y fût moindre. Les dictatures n’ont jamais renoncé à contrôler les goûts des populations. Dans un tel climat de contrôle, une île reste toujours possible, pour détourner le titre de Michel Houellebecq : une tasse de café accompagnée d’une musique enivrante. Le paradis n’est plus artificiel, mais bien réel.
Entre le Hidden Harlekin, un bar d’écoute spécialisé dans le jazz, à Zoug, le Roxy Vinyl Café, à Winterthur, ou encore le Fusion Coffee, Snack and Bar, à Neuchâtel, les choix de lieux où déguster un bon petit café, avec l’ouïe qui sirote un doux cocktail musical venu d’outre-Atlantique, ne manquent pas.
L’histoire ne cesse de nous l’enseigner : la défense de la félicité des sens est l’ultime rempart face aux totalitarismes. L’association entre café et jazz en est une belle illustration.
Par Chris Jean & NEB
Références :
Baudelaire, C. (1860). Les paradis artificiels. Poulet-Malassis et de Broise.
Fackler, G. (s. d.). Le Jazz sous le Nazisme. Music and the Holocaust, World ORT.
Houellebecq, M. (2005). La possibilité d’une île. Fayard.
Huxley, A. (1932). Brave New World. Chatto & Windus.
En ligne : holocaustmusic.ort.org/fr/politics-and-propaganda/third-reich/jazz-under-the-nazis/
Tasse 3
Cafés littéraires en Suisse
L’automne est une symphonie de beauté en Suisse. Et la journée commence parfois ainsi en ces lieux. Une magnifique tasse de porcelaine d’auteure arrive, et malgré cela, le livre demeure ouvert sur la page en cours, retenu par une main qui tarde à tourner le feuillet, tant l’élégance des gestes et l’allure du café happent le regard.
Quelques mots résonnent dans la pensée soudainement. Autour de ces tasses qui cheminent vers plusieurs êtres, des conversations se dessinent, des récits éclosent ; une cuillère tinte pendant qu'une porte s’ouvre ; quelqu’une prend place. D’autres lisent déjà.
Le café littéraire porte une grâce indéniable qui berce nos cœurs ; il permet au monde de rejoindre ce rituel délectable qu’est la lecture et qui est synonyme d’évasion et de rêveries.
En Suisse, cette délicieuse rencontre emprunte plusieurs langues et habite des lieux singuliers. Une cave voûtée à Bienne, une maison de littérature à Bâle, un café voisin du Musée Hermann Hesse à Montagnola… Entre ces adresses circule une possibilité commune : s’asseoir parmi les livres et accorder du temps à ce qu’ils éveillent en nous.
À Bienne, le Literaturcafé délivre ses histoires sous les voûtes de la vieille ville. Près de dix mille livres de seconde main, notamment en allemand, en français et en anglais, tapissent ses murs. Ils peuvent être lus sur place ou emportés après achat. Des lectures et des concerts, dont du jazz, prolongent cette hospitalité des pages.
Le livre d’occasion possède une poésie particulière. Une personne l’a choisi, conservé, puis laissé poursuivre sa route vers d’autres humains. La prochaine destination de l’ouvrage tient parfois à un regard posé sur une tranche, à un titre aperçu en attendant son café. Entre deux tables, une bibliothèque change doucement de mains.
À Bâle, le Café Kafka appartient à la vie du Literaturhaus. Livres, journaux et revues accompagnent les pauses ; les rencontres de la maison donnent aux textes des voix et des visages. Le café accueille aussi les instants qui précèdent et suivent les événements.
Chacun a sa saveur. Une lecture peut s’achever et laisser une phrase à discuter. La littérature se prolonge dans les hésitations, les rapprochements inattendus, les souvenirs qu’une parole fait revenir.
Plus au sud, à Montagnola, le café littéraire Amore di… Boccadoro se trouve à proximité du Musée Hermann Hesse. Des livres, des journaux et des revues en plusieurs langues y sont proposés, et les tables se prolongent à l’extérieur.
Le nom d’un écrivain donne parfois au paysage une profondeur nouvelle. On arrive avec le souvenir d’un passage, une curiosité, un personnage encore présent à l’esprit. Puis le café ramène à la sensation immédiate : la chaleur contre les doigts, le goût intense qui demeure, le plaisir de s’attarder. La lecture et le lieu se rencontrent dans cette attention.
À Genève, Pages & Sips associe librairie anglophone et café. Parmi ses rendez-vous littéraires figurent des lectures de poésie à la bougie, des présentations d’auteur·ices et des dédicaces. La page reçoit alors une lumière, un souffle, une présence.
Dans la chambre d’EVASIO, ces cafés composent une Suisse que l’on parcourt aussi par les mots. Le français, l’allemand, l’anglais et les autres langues des livres y font voyager les regards. Une table est un point de départ. Une conversation donne souvent envie d’ouvrir un ouvrage.
Entre deux pages, l’horizon s’élargit. Indéniablement.
Marlena Des
Tasse 4

Email : instants@musarthis.com


Production artistique : Amélie Ly / Mélodie B.
Directrice artistique : Marlena Des
Copyright 2026 : MUSARTHIS






